samedi 3 octobre 2015

Âme qui vive : chapitre 8.

8

La désagréable sensation d’une peau froide et visqueuse sur son bras la ramena soudainement à elle. Elle eut un mouvement de recul instinctif et son dos heurta le cadre de la cheminée qui se trouvait juste derrière elle. Juliet ouvrit les yeux, prise d’une angoisse incontrôlable après ce contact répugnant. Le monstre lui faisait face mais il s’était également éloigné, surpris par son geste brusque. Les yeux exorbités la fixaient férocement. Sa lèvre supérieure se retroussait légèrement, offrant une vue imprenable sur sa dentition de requin. Il semblait prêt à la mordre au moindre signe de provocation.
L’institutrice calma tout d’abord son cœur emballé qui résonna de plus en plus lentement dans sa poitrine. Une chose la rassurait : s’il avait voulu la tuer, il aurait eut cent fois le temps durant son évanouissement. Dire qu’elle était tombée dans les pommes ! Juliet était surprise de sa propre réaction. Jamais elle ne se serait crue chochotte à ce point ! Avant toute chose, il lui fallait mieux gérer ses excès de panique. Être morte et complètement déboussolée expliquait son manque de maîtrise et de courage mais ne l’excusait en rien. Elle devait absolument se reprendre. Et très vite.
Elle ne détacha pas son regard de Hans qui ne bougeait pas d’un millimètre. Peut-être qu’elle pouvait occuper la créature le temps que Victoria se rende compte de sa disparition et qu’elle vienne la chercher ? Juliet fit un effort monumental pour ne pas secouer la tête à cette idée afin d’éviter d’énerver la monstruosité. Elle la chassa tout de même de son esprit. Le caractère entêté de la fillette pouvait rendre l’attente interminable. L’enfant désirait tellement que la jeune femme fasse des progrès !
Qu’à cela ne tienne ! Elle se débrouillerait seule. La priorité était de vérifier que la morsure de Hans sur sa gorge ne soit pas trop grave malgré le ruissellement qu’elle sentait dégouliner vers sa poitrine. Prenant son courage à deux mains, elle leva très lentement sa main vers son cou. La créature continuait de la fixer mais n’esquissait aucun mouvement. Sa peau tendue sur les os saillants, ses yeux exorbités et sa cavité nasale béante rendaient la lecture de son visage impossible. Juliet ignorait tout des pensées du monstre. Si tant est qu’il ait pu penser.
Elle posa les doigts sur sa gorge et tâta doucement. Un soupir involontaire lui échappa lorsqu’elle découvrit qu’elle n’avait aucune trace de morsure. Hans ne l’avait pas blessée. Seul le suintement continu de l’eau que produisait son propre corps s’écoulait sur sa peau humide. Elle fronça les sourcils, perplexe. Elle l’avait pourtant vu se pencher vers elle. Que lui avait-il fait ? Juliet prit le risque de le quitter des yeux pour s’observer elle-même, vérifiant que rien n’avait changé. Ce qui était le cas.
Un mouvement de la créature lui fit rapidement relever le regard.
Hans se dirigeait sur sa droite, progressant tel un crabe. Il ne la lâchait pas des yeux et ne souhaitait pas non plus lui tourner le dos. Se pouvait-il qu’il ait peur d’elle ? Quand il arriva près d’une commode branlante aux tiroirs fracassés, il glissa son long bras dessous, agrippant un objet de ses doigts griffus. Juliet en profita pour se redresser un peu plus, de manière à se positionner près d’un tisonnier à moitié rouillé qui trônait contre la cheminée. Si elle devait se défendre, elle aurait une arme à portée de main.
Le monstre ramena son bras contre lui, tenant un morceau de tissu dans sa main serrée. Puis, sans crier gare, il fonça vers Juliet. Cette dernière recula en rampant à moitié, dos au sol. Elle posa les doigts sur le tisonnier, se préparant à le brandir pour embrocher le monstre. Il stoppa net sa course devant elle. Un petit grondement s’échappa de sa gorge. Le souffle court, la jeune femme soutint son regard, affermissant sa poigne sur son arme improvisée, cachée dans son dos. Hans lui tendit ce qu’il tenait, desserrant ses griffes pour qu’elle le prenne. Surprise, l’institutrice baissa les yeux sur le cadeau : un bout de tissu froissé au creux duquel se trouvait un petit objet.
— C’est pour moi ? osa-t-elle lui demander.
Mais Hans paraissait dénué de parole. Il tendit sa main griffue de plus bel, donnant quelques à-coups en direction de Juliet. La jeune femme attrapa lentement le présent. La créature émit un grognement puis s’éloigna aussitôt. Malgré le geste amical qu’il venait d’effectuer, le regard de Hans contenait une sauvagerie furieuse. La voix de l’institutrice semblait pourtant l’avoir calmé une seconde. Elle décida d’utiliser ce petit avantage pour rester en vie. Bon d’accord… Techniquement, elle ne l’était plus. Mais son âme subsistait et elle comptait bien garder cet état de fait.
Optant pour la prudence, elle décida de garder son nouveau meilleur ami le tisonnier dans sa main gauche tandis qu’elle ouvrait maladroitement le petit paquet de fortune avec l’autre. Dans sa paume apparut bientôt une pierre translucide en forme d’anneau qui luisait d’une teinte verdâtre. Elle ressemblait fortement à celle que possédait Victoria, en beaucoup plus petit mais sculptée, contrairement à la première. Il s’agissait de l’un de ces fameux artefacts dont l’enfant lui avait parlé, un cadeau rare et précieux. Comment et pourquoi…
— Il t’a offert une pierre ! hoqueta la voix de la fillette à quelques mètres d’elle, coupant le court de ses pensées.
Surprise, Juliet sursauta. Elle ne l’avait pas entendu arriver. Hans ne bougeait pas, accroupi dans un coin de la pièce. Il ne semblait pas considérer Victoria comme une proie ou un ennemi mais lui jetait des regards haineux ou furieux par moment. La jeune femme comprit qu’il se contrôlait, mais difficilement.
— C’est la première fois qu’il agit comme ça avec un étranger, précisa-t-elle soudain au bord des larmes.
Cette émotion profonde et débordante troubla Juliet. Victoria dût le lire sur son visage car elle se reprit rapidement.
— Tu n’imagines pas ce que ça représente, lâcha-t-elle.
— Peut-être pourrais-tu me l’expliquer ? demanda la jeune femme qui désirait en savoir plus.
Malgré son faciès abominable et son regard de tueur, Hans l’intéressait bien plus depuis ce geste étrange. Elle avait bêtement cru jusqu’ici qu’il était une créature de l’Outremonde, un monstre comme ceux que les enfants imaginaient sous leur lit. Tout ça ne lui semblait plus très vrai, maintenant. Sa présence était certes toujours aussi inquiétante mais il avait très certainement une pensée moins décousue qu’il n’y paraissait de prime abord et peut-être… Oui, peut-être même qu’il possédait un cœur, au fond de cette vilaine carcasse…
— Hans était mon ami, commença Victoria en se plongeant dans ses souvenirs. Je l’ai trouvé, un peu comme toi, quand il est arrivé dans l’Outremonde. Il était perdu et tournait en rond dans les ruelles de la cité. C’est probablement ce qui l’a sauvé de l’armée, ce jour-là. Je ne sais pas comment ils font mais ils savent à coup sûr où se trouvent les âmes intéressantes. Comme je te l’ai raconté, ils s’approprient tous ceux qui apparaissent avec un pouvoir particulier afin qu’ils servent d’esclaves à l’ange. Et Hans était très spécial. Il avait la possibilité de fabriquer des feux de l’âme. Je l’ai sauvé.
La voix de Victoria se brisa. Elle étouffa un sanglot avant de reprendre.
— Du moins, j’ai cru le sauver. Il était très intelligent et nous nous sommes très vite entendus. Mais je n’ai pas assez fait attention à lui. Je n’avais pas compris que la science seule ne pouvait maintenir quelqu’un, qu’il fallait avoir une forte volonté pour exister dans ce monde. Hans ne l’avait pas. C’était quelqu’un de gentil et doux. Il n’a pas supporté la mort. Il s’est laissé aller à la mélancolie. Et je ne l’ai même pas vu…
Victoria se reprochait l’état de Hans. Cela ne faisait aucun doute.
— Quel est le rapport entre la mélancolie et… Ça ? intervint Juliet pour couper court aux pleurs de la fillette, tout en montrant le monstre de la main.
Hans grogna et la jeune femme ramena vite son bras contre son corps, ne souhaitant pas agresser plus que nécessairement la dangereuse créature qui se tenait à quelques mètres d’elles.
— La mélancolie te fait disparaître, expliqua Victoria. Du moins telle que tu es à présent. Ton esprit se perd. Il ne reste plus que ton âme, mais corrompue, bouleversée. Elle souffre des jours et des jours durant, se modifie, se transforme pour continuer d’exister mais dans un état différent, agressif, primaire, sauvage. Elle devient une âme errante et rejoint les ténèbres autour des cités angéliques. J’ai réussi à garder Hans ici, dans cette demeure. Il s’y plait et ne cherche plus à partir. Mais il est violent avec tous ceux qui envahissent son territoire. Jusqu’à aujourd’hui, j’étais la seule qu’il ne découpait pas en lambeaux.
Juliet fixa la créature, perplexe.
— Tu lui plais bien. Peut-être même qu'il est amoureux, ajouta Victoria sur le ton de la plaisanterie.

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